Le passage de la plateforme 3DEXPERIENCE vers le cloud en mode SaaS est devenu une trajectoire à considérer systématiquement et sérieusement par les industriels. La promesse est séduisante : coût de possession
réduit, fin des migrations de données douloureuses, accès aux nouvelles fonctionnalités data et IA. Mais entre la vision des comités de direction et la réalité des équipes projet, cinq obstacles
restent à franchir. Retour d'expérience avec Martin Kraus, Deputy CEO et Bruno Puechoultres, Partner Conseil PLM, qui pilotent les programmes de migration vers la plateforme 3DEXPERIENCE SAAS chez Sopra Steria-CIMPA depuis six ans.
L'histoire a commencé discrètement, il y a une dizaine d'années, chez les start-ups et les PME sans système PLM existant. Aujourd'hui, ce sont les plus grands industriels qui envisagent de basculer leurs programmes PLM vers
le cloud. Dassault Systèmes a fait de cette orientation la sienne : depuis 2024, tous les nouveaux rôles de la plateforme 3DEXPERIENCE sont délivrés prioritairement, voire exclusivement pour certains, en mode SaaS.
Pour autant, migrer un PLM vers le cloud ne se résume pas à changer le mode d'hébergement. C'est un changement de paradigme qui touche les modes d'intégration, les méthodes de projet, la relation tripartite industriel-éditeur-intégrateur
et donc, le quotidien des équipes métier. Sopra Steria, que Dassault Systèmes a reconnu « Best in Class integrator for Go to SaaS », accompagne ces transformations depuis 2020, avec une première mise en production
dès 2021. De cette expérience, six ans et 8 projets plus tard, émerge une conviction : les gains sont réels, mais si une migration de cette ampleur peut s'apparenter à une course de haies, chacune doit être
franchie à son rythme, et s'inscrire dans une trajectoire pensée à dessein.
Pourquoi les industriels passent au cloud
Trois motivations structurent les décisions de migration. La première est économique : la promesse d'un coût total de possession réduit, sur le temps long, au regard de ce que coûtent les PLM « on-premise
» en licences, infrastructure, construction de solution intégrée et maintenance. Martin Kraus en mesure l'effet concret chez les clients qui ont franchi le pas : « Ils ne se posent plus la question du coût de leur prochaine
migration, le sujet a disparu de leur quotidien. » La seconde motivation relève de l'accélération : déployer une infrastructure cloud faite de plusieurs « tenants », itérer avec les métiers
pour éviter les développements spécifiques coûteux sur le long terme, prolonger l'usage au-delà des murs de l'entreprise. La troisième est un traitement d'obsolescence : plutôt que de financer une énième
migration coûteuse d'une version on-premise à une autre, on bascule vers une solution opérée par l'éditeur en s'affranchissant durablement du sujet.
À ces leviers s'ajoute une dimension plus récente mais déterminante. Les fonctionnalités de nouvelle génération autour de la donnée et de l'intelligence artificielle ne seront plus disponibles bien souvent
qu'en mode SaaS. Les couches d'analyse qui permettent d'agréger des informations issues du PLM, de l'ERP ou des systèmes de maintenance, puis de les restituer à l'ingénierie pour guider leurs décisions de conception,
supposent une puissance de calcul et une fréquence d'évolution que seul le cloud peut absorber.
Cette bascule s'est d'abord installée dans les entreprises sans historique PLM, ce que l'on appelle les projets « greenfields ». Elle atteint désormais les grands comptes qui opèrent des systèmes installés
depuis des décennies, avec un patrimoine de données volumineux et contenant des éléments de propriété intellectuelle critiques. C'est là que les choses se compliquent. Et que l'on peut reprendre notre
métaphore de la course de haies à franchir.
Haie 1 : le choc de l'Out-of-the-Box
Le SaaS impose de travailler au plus près du standard éditeur. Fini (ou presque) les gros développements spécifiques, les écrans totalement personnalisés, les workflows ajustés à chaque équipe.
Cette approche « Out-of-the-Box » (OOTB) est vue favorablement par les directions : elle stabilise les coûts et sécurise les montées de version. Pour les opérationnels, c'est un tout autre sujet, pointe Bruno
Puechoultres : « Il y a une dualité entre la valeur perçue par les décideurs et le vécu des équipes terrain. Avant, chacun customisait pour coller exactement à sa façon de travailler. Désormais
il faut se mettre d'accord pour dé-customiser. Ce n'est pas si simple. »
Le chantier est autant humain que technique. Il suppose un effort de conduite du changement dès la phase de cadrage, pour faire converger les pratiques des métiers vers un socle commun. Sans cela, la solution cloud est rejetée avant
même d'être déployée. Cela demande une méthode projet spécifique à ce challenge ou le changement doit être pensé tout au long du projet de mise en œuvre.
Haie 2 : réapprendre à intégrer et à sécuriser
Un PLM isolé n'a pas grand intérêt. Pour produire de la valeur, il doit dialoguer avec l'ERP, le CRM, les systèmes de gestion de production type MES (Manufacturing Execution System), les outils de maintenance type MRO. Or, dans
un environnement cloud SaaS, ces intégrations ne se construisent plus comme auparavant. Les outils de développement des versions historiques « on-premise » ont laissé place à des APIs et web services que l'intégrateur
ne peut plus contourner.
Pour les équipes projet, le repère change. « Les intégrateurs ont perdu leurs repères pour aller vite », reconnaît Bruno Puechoultres : les méthodologies éprouvées ne s'appliquent plus
directement, et les outillages disponibles sont parfois plus jeunes, plus contraints. C'est sur ce terrain que l'expérience accumulée fait la différence, et que la maturité de l'intégrateur pèse réellement.
« Pour faire face à cela, nous investissons beaucoup sur des bases de savoir pour nos consultants et développeurs et sur des assets techniques réutilisables entre projets » ajoute Bruno Puechoultres.
Haie 3 : migrer le patrimoine de données
C'est sans doute l'obstacle le plus redouté par les grands industriels. Leurs PLM contiennent des décennies de modèles, de nomenclatures, de données techniques, avec des qualités variables et des sémantiques qui
ont évolué au cours du temps. Les faire entrer dans la solution 3DX SaaS suppose non seulement de maîtriser les nouveaux outils d'import, mais aussi de transformer la donnée elle-même pour qu'elle s'adapte à
la structure de la solution cible, pour permettre un usage optimum avec la nouvelle cible métier.
Martin Kraus pilote actuellement deux migrations majeures de ce type. La complexité, résume-t-il, est double : « technique, parce qu'il faut choisir les bons outils pour aller du on-premise vers le cloud ; et sémantique, parce
qu'il faut transformer une donnée historique vers une nouvelle structure ». Migrer dans le cloud prend plus de temps que migrer en local : le nuage ne s'ouvre pas d'un clic. Les industriels les plus matures commencent par utiliser le
SaaS pour leurs nouveaux produits, une bascule dite « greenfield » qui permet d'éprouver le modèle de données cible, avant d'aborder le patrimoine existant. Cette progressivité est, dans la plupart des cas,
une véritable clé d'une transition tenable.
Haie 4 : piloter un jeu à trois
Dans le monde on-premise, la répartition des rôles était claire. L'éditeur livrait sa solution, l'intégrateur l'installait, la customisait, et l'intégrait dans le SI global, le client l'exploitait. Dans le cloud
SaaS, cet équilibre change notablement. L'éditeur devient opérateur : c'est lui qui délivre les tenants cloud, cadence les montées de version, décide du calendrier des nouvelles fonctionnalités. «
C'est un jeu à trois, pas un jeu à deux », résume Martin Kraus.
Les conséquences sont concrètes. Le client ne choisit plus le moment de ses mises à jour : elles arrivent, et il faut être prêt à utiliser les nouvelles fonctionnalités dès qu'elles sont disponibles.
L'accostage entre les services de l'éditeur, ceux de l'intégrateur et les équipes du client devient fondamental. « Ce trio suppose une gouvernance renouvelée, un RACI revisité » renforce Bruno Puechoultres
et, surtout, une confiance construite dans la durée. C'est ce modèle de collaboration rapprochée que Sopra Steria a co-construit avec les équipes de Dassault Systèmes sur plusieurs programmes, avec des schémas
d'engagement variables (co-construction, support à l'éditeur, pilotage par l'intégrateur selon les phases).
Haie 5 : choisir la bonne route
Aucune migration PLM vers le cloud ne ressemble à une autre. Selon le contexte du client, le patrimoine à traiter, la criticité des programmes et la maturité des équipes, plusieurs trajectoires sont possibles. Sopra
Steria-CIMPA en a identifié, et éprouvé, quelques-unes : chacune avec ses étapes, ses points de contrôle, ses risques.
Mais le principe commun est le même pour toutes : ne jamais tenter de franchir les cinq haies en même temps. Traiter l'OOTB d'un côté, l'intégration SI de l'autre, la migration de données en parallèle sur
un périmètre circonscrit, et construire progressivement la gouvernance tripartite. C'est cette séquence, plus que tel ou tel outil, qui fait la différence entre une migration qui tient ses promesses et une migration qui
s'enlise. Bruno Puechoultres illustre le conseil avec une métaphore : « Quand on va à la montagne, on ne franchit pas cinq cols d'un coup. On les enchaîne, on se repose entre deux, et on choisit la route. Notre valeur d'intégrateur,
aujourd'hui, c'est d'avoir déjà éprouvé plusieurs chemins, et de savoir choisir celui qui convient au client plutôt que de lui imposer la route supposément idéale ».
Une expertise construite par l'expérience
Depuis 2019, Sopra Steria a mis en production les premiers déploiements 3DEXPERIENCE en mode SaaS, notamment dans le ferroviaire et pilote aujourd'hui plusieurs implémentations et migrations majeures chez des industriels des secteurs aéronautique,
défense et transport. Via sa filiale CIMPA et ses 1 600 collaborateurs dédiés au PLM et en collaboration avec les structures des verticaux industriels du groupe Sopra Steria, le Groupe mobilise une capacité industrielle
déployée sur sept pays pour accompagner ces programmes à l'échelle.
Cette expérience cumulée se traduit aujourd'hui par un portefeuille d'assets méthodologiques, d'assets de migration et de retours d'expérience d'intégration documentés. C'est cette dimension industrielle que Dassault
Systèmes reconnaît en positionnant Sopra Steria comme « Best in Class integrator for the Go to SaaS strategy ». Un statut qui n'est pas un aboutissement, mais le constat d'une avance construite projet après projet,
haie après haie et qui demande des efforts constants d'améliorations continue.