Il y a quelques mois, au Niger, la junte militaire inonde les espaces informationnels d'accusations contre l'armée française (violation de l'espace aérien, soutien à des attaques terroristes, libération de djihadistes, voire préparation d'un coup d'état ...). Le coût pour les attaquants : quelques milliers de dollars tout au plus. Coûts et impacts côté français : une image abimée malgré toutes les actions de debunking menées, une mise en danger du personnel militaire et diplomatique sur place (avec un point culminant lors du saccage de l'ambassade française au Niger) et une opération de désengagement du territoire mise en difficulté. Nous voici au cœur du paradigme : celui où gagner sur le terrain ne suffit plus si l'on perd dans l'espace informationnel.
Quand le narratif devient arme stratégique
"Ce qui change fondamentalement aujourd'hui, c'est que l'on a des exemples où, même quand l’on gagne une bataille dans le monde réel, si on la perd sur le volet informationnel, on a complètement perdu", pose Stéphane Grousseau, directeur adjoint de l'Agence Cyber Défense et Renseignement chez Sopra Steria. Cette observation marque une rupture profonde avec les doctrines militaires traditionnelles.
Un exemple illustre cette dynamique avec une clarté glaçante. Lors d'un affrontement aérien, l'Inde disposait probablement d'une supériorité technique dans les airs. Mais le Pakistan, avec probablement une aide extérieure, plus rapide et efficace à lancer son narratif, est sorti vainqueur de la bataille informationnelle. "Le contrecoup a été immédiat : Dassault a perdu plus de 3% sur son action en quelques heures et les entités privées comme étatiques ont dû monter au front informationnel", raconte Stéphane Grousseau. Une bataille gagnée dans le ciel, perdue sur les réseaux, avec des répercussions économiques et diplomatiques tangibles.
Ce nouvel état de fait ne relève pas seulement d'un changement d'échelle dans la propagande traditionnelle. C'est un changement de nature. La guerre informationnelle n'est plus un complément optionnel à l'action militaire : elle en devient une composante essentielle, parfois même décisive.
L'IA comme amplificateur de puissance asymétrique
Dans ce contexte déjà bouleversé, l'intelligence artificielle arrive comme un catalyseur. "C'est un vrai game changer", affirme Stéphane Grousseau. "Par rapport aux neuf autres fois sur dix où l'on entend cette expression en informatique, l'IA générative en est ici un véritable."
L'impact se décline sur plusieurs plans. Le deepfake transforme notre rapport à la preuve visuelle et audio. "Le niveau de génération d'images, d'audio, puis de vidéo en temps réel change complètement la donne. On ne peut plus croire en ce que l'on voit", observe-t-il. Cette érosion de la confiance dans les médias visuels jadis considérés comme les plus fiables fragilise les fondements mêmes de notre compréhension collective de la réalité.
Mais la massification représente peut-être un danger encore plus insidieux. "L'IA permet de conserver un même narratif tout en générant un verbatim et une tonalité foncièrement différents", explique Stéphane Grousseau. Résultat : "Au lieu de deux personnes racontant une histoire, on a 5000 sites différents racontant la même chose sous des formes diverses. Cela crée une illusion de crédibilité massive." Les anciennes fermes de bots nécessitaient des milliers d'employés. Aujourd'hui, quelques personnes et des algorithmes suffisent pour créer un consensus artificiel à l'échelle mondiale.
La guerre algorithmique des superpuissances
Cette révolution technologique s'inscrit dans un contexte géopolitique tendu. Les États-Unis, la Chine, la Russie et l'Europe positionnent leurs pions avec des stratégies radicalement différentes. "C'est une question de culture, de doctrine et de cadre légal", souligne Stéphane Grousseau.
La Russie assume souvent ses attaques informationnelles. Les États-Unis bénéficient d'un cadre légal permissif qui laisse "un champ du possible beaucoup plus large sur les attaques informationnelles". La Chine expérimente massivement l'IA tout en contrôlant les chaînes d'approvisionnement critiques : elle peut ralentir ses adversaires en limitant l'exportation de terres rares nécessaires à la fabrication des puces de calcul. L'Europe, quant à elle, évolue dans un cadre légal plus mesuré avec l'AI Act.
Ces différences doctrinales se traduisent par des investissements colossaux. En janvier 2025, l'annonce de Trump sur un investissement de 500 milliards de dollars dans l'IA constitue déjà, en soi, une opération de guerre informationnelle. "De grands acteurs comme les GAFAM tentent de plier l’affaire par leur force de frappe", reconnaît Stéphane Grousseau. Pourtant, il tempère : "On verra émerger des modèles frugaux et des IA spécialisées qui ne dépendent pas des infrastructures ultra-massives."
L'avantage permanent de l'attaque
Dans ce paysage reconfiguré, une réalité demeure : l'asymétrie fondamentale entre attaque et défense. "Il n'y a strictement aucun doute : l'avantage est à l'attaque", tranche Stéphane Grousseau. Cette loi, bien connue en cybersécurité, s'applique avec une force décuplée dans le domaine informationnel.
"L'attaque coûte peu cher ; le débunkage coûte extrêmement cher", poursuit-il. Les études montrent que le fact-checking, malgré tous ses efforts, peine à convaincre ceux qui ont déjà intégré une fausse information. "Montrer des photos de la Terre ronde à un platiste ne le fera pas changer d'avis." Pire encore : l'énergie consacrée à se défendre contre une attaque n'est pas disponible pour prévenir la suivante. "C'est plus facile d'allumer un incendie que de l'éteindre", illustre Stéphane Grousseau.
Cette asymétrie structure désormais les conflits contemporains. En Ukraine, en Israël, au Moyen-Orient, l'IA est utilisée massivement pour le repérage, le ciblage et la coordination des opérations. Mais surtout, elle amplifie la dimension informationnelle de chaque action cinétique. L'opération Spiderweb ukrainienne contre Moscou illustre cette synergie : "Quoique importante, l'opération n'a pas été massive en destruction, mais elle a généré une caisse de résonance et un impact violent. Elle a affecté le moral des Moscovites en leur faisant réaliser que la guerre pouvait impacter leur quotidien. L'opération aurait fait un flop sans ce couplage informationnel."
La défense : une approche nécessairement hybride
Face à ces menaces protéiformes, quelle défense construire ? Pour Sopra Steria, la réponse passe par un système multicouches qui combine technologie et formation humaine.
"Nous cherchons à équiper nos clients pour la réaction face à l'attaque informationnelle", explique Stéphane Grousseau. Cela implique des observatoires technologiques capables de détecter les campagnes en temps réel, des capacités de réaction spécifiques pour contrer rapidement, et surtout des "ingénieurs de la conformité" capables de naviguer dans la complexité légale et technique.
Mais la technologie seule ne suffit pas. "La sécurité ne viendra pas d'un 'dôme de fer informationnel' mais de la capacité de chacun à exercer son esprit critique. Il faut adopter l'approche Zero Trust : on ne fait confiance à rien ni à personne", insiste Stéphane Grousseau. Cette défense cognitive constitue le dernier rempart, le plus difficile à construire mais aussi le plus durable.