Standard S5000F : un accélérateur pour la maintenance aéronautique ?

par Cyrille Greffe - Deputy Director iSLM, Strategy & Business Developement, CIMPA | minutes de lecture

Dans les années 90, la rencontre entre les moyens de conception assistée par ordinateur (CAO) et le concept de documentation modulaire avaient donné naissance aux premiers standards ASD (AeroSpace and Defence Industries Association of Europe). Ces derniers permettent une gestion dématérialisée – donc plus souple – du Soutien Logistique Intégré et en particulier de la documentation de maintenance (ASD S1000D) et d’approvisionnement (ASD S2000M).

Aujourd’hui, la publication du standard ASD S5000F et la maturation concomitante des moyens de traitement « big data » semblent en passe d’écrire une nouvelle page de la maintenance aéronautique. Un produit industriel complexe tel qu’une centrale énergétique, un navire, un train ou un avion évolue sans cesse et peut comprendre 350 000 pièces, approvisionnées auprès de centaines de fournisseurs. La coordination des moyens du soutien – formation, documentation, logistique – tout au long du cycle de vie de l’aéronef est alors indispensable à son bon entretien, dans le respect de la réglementation.

Au-delà de l’évolution de l’aéronef pour pallier les obsolescences et enrichir ses capacités fonctionnelles, la prise en compte de l’utilisation client – de « l’expérience utilisateur » pourrait-on dire – est aussi indispensable pour garantir la cohérence de l’ensemble Système Principal / Système de Soutien. Si ces informations étaient jusqu’à présent partagées de manière relativement empirique, le standard ASD S5000F, appuyé par l’avènement du big data et de la blockchain, promet d’offrir une maîtrise complète de la chaîne d’information. En quoi consiste ce nouveau standard ? Quels en sont les avantages pour les industriels et les opérateurs et quelles en sont les limites ? Éclairage.

Le standard ASD S5000F ou la gestion efficiente de l’information « en service »

Jusqu’ici, la capitalisation du retour d’expérience des opérateurs aéronautiques était partiellement standardisée par l’Air Transport Association et peu formalisée contractuellement. Le recueil d’information nécessitait plusieurs allers-retours, résultait en une information hétérogène, souvent parcellaire et donc difficilement exploitable, au prix d’une perte de disponibilité opérationnelle et de surcoûts logistiques. Face à ce constat, l’établissement d’un ASD visant à automatiser et fiabiliser le cycle de traitement de l’information s’imposait pour enrichir l’écosystème de standards de Soutien Logistique Intégré. C’est dans ce contexte que le nouveau standard S5000F a complété la famille des standards ASD S-Series, en s’appuyant sur un Common Data Model déjà très abouti.

Modulaire, conçu comme une boîte à outils, le standard ASD S5000F structure le flux d’information remontant de l’utilisateur final vers le concepteur. Cela permet d’adapter le produit, son Analyse du Soutien Logistique (ASD S3000L) ou son plan recommandé d’entretien (ASD S4000P) et donc son système de soutien en fonction des éléments d’utilisation, de maintenance et de logistique partagés. Ce système modulaire d’in-service feedback, adapté aux besoins du client et du concepteur, simplifie donc en profondeur l’accès aux informations utiles pour améliorer en continu des produits complexes dans des domaines tels que l’aviation, le transport ferroviaire et maritime ou encore l’énergie.

La révolution de l’information : vers une maintenance optimisée

Les avantages de l’application de ce standard, dont les premières mises en œuvre sont en cours, seront nombreux : meilleur dimensionnement de la logistique, planification optimisée de la maintenance, réduction des immobilisations par exemple. Il permettra ainsi de réduire le coût global de possession en améliorant la disponibilité opérationnelle. La maîtrise de l’information fournira également aux constructeurs une meilleure compréhension des besoins du marché et de l’utilisation réelle des produits.

À terme, les contrats de services, devenant plus dynamiques, correspondront davantage aux besoins des opérateurs et seront plus compétitifs. Enfin, les technologies du big data laissent entrevoir un traitement en masse de l’information, ouvrant la voie notamment à une meilleure prédictibilité de la maintenance, dans le respect du cadre réglementaire. Une avancée qui permettra également d’accroître la disponibilité opérationnelle des flottes.

La donnée, vecteur de transformation de l’industrie

Si le standard ASD S5000F promet des avancées majeures en termes d’optimisation de la maintenance, sa mise en application requiert néanmoins de surmonter certains défis. En effet, la spécification du modèle de données, réalisée conjointement par des industriels, des opérateurs et des organismes internationaux est en cours de finalisation. Par ailleurs, la sensibilité des données, aussi bien en terme de savoir-faire industriel que d’exploitation civile ou militaire, nécessite de bien définir le cadre contractuel de ces échanges.

Afin de valoriser ces données, il reste donc à lever les freins de la propriété intellectuelle et de la confidentialité en assurant la sécurité de ces transactions, notamment via la création de blockchains. Enfin, les parties prenantes font également face au challenge de l’exploitation de ces données. Stocker de telles quantités de données, traiter l’information et mettre en œuvre l’agilité nécessaire pour adapter produits et services en fonction des résultats n’est pas chose aisée. Les outils d’analyse de données en masse issus de l’IA promettent néanmoins une aide précieuse. C’est donc l’organisation de tout un écosystème qui est à adapter pour permettre aux constructeurs et aux opérateurs de réduire leurs coûts et d’optimiser leur maintenance : un modèle d’organisation participatif où échange devient synonyme d’efficience opérationnelle.

Pour qu’elle soit fructueuse, l’ASD S5000F devra être déclinée avec pragmatisme selon les besoins spécifiques à chaque programme. Sa généralisation attendue constitue certes un véritable challenge, mais, en permettant de dépasser les silos organisationnels, ouvre la voie à une nouvelle approche du service pour une meilleure efficacité du soutien.

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