En Ukraine, la Russie lance chaque semaine des centaines de drones à quelques dizaines de milliers de dollars contre des défenses dont chaque interception peut coûter dix fois plus. Ce déséquilibre oblige les armées européennes à apprendre une nouvelle manière de compter, dans laquelle le coût de l’attaque, celui de la défense et la vitesse de remplacement pèsent autant que la performance des armes. Boris Laurent, manager Défense chez Sopra Steria Next, et le conseiller défense Christophe Eugène déchiffrent cette nouvelle économie du combat.
Vaut-il mieux quinze mille fantassins armés de baïonnettes ou trois canons dernier cri ? La question est vieille comme la guerre, et l’on serait tenté de croire que le conflit ukrainien se contente de la reposer en remplaçant les fantassins par des drones. Christophe Eugène, contre-amiral en deuxième section et conseiller défense pour Sopra Steria, ne le conteste pas : « La saturation a toujours été recherchée, parce que saturer l’ennemi, c’est le forcer à faire des choix, réduire sa capacité à se défendre, et d’une certaine manière le surprendre. » Ce que la guerre en Ukraine change, selon lui comme selon Boris Laurent, tient au prix de cette masse, à ceux qui la paient et à la durée pendant laquelle chacun peut tenir.
Le tsunami de la donnée
Le premier changement est industriel. Personne n’avait anticipé à quel point le coût d’un drone tomberait bas, ni la quantité qu’il deviendrait possible d’en produire. Une salve massive vise aussi les commandements : « On cherche à saturer le commandement adverse, pour l’empêcher de voir ce qui se passe derrière ou à côté. Pendant qu’il est concentré sur la saturation, il voit mal le reste de l’espace de bataille », explique Christophe Eugène.
Le second est plus inquiétant. Il concerne l’espace numérique, que le contre-amiral voit submergé par ce qu’il appelle « l’effet tsunami de la donnée ». Les flux arrivent de partout : l’adversaire noie le défenseur sous l’information, et les propres capteurs et effecteurs de ce dernier y ajoutent leur part. « Il va falloir faire le tri dans tout ça. » L’intelligence artificielle devient alors indispensable pour traiter ces volumes, avec une contrepartie que Christophe Eugène ne minimise pas : chaque système d’IA branché sur les réseaux ouvre aussi des portes numériques qu’il faut savoir tenir fermées.
Boris Laurent ajoute une nuance essentielle tirée de l’histoire militaire. Le nombre ne vaut que par son emploi. « On peut envoyer dix mille hommes au feu de manière totalement désorganisée, sans aucun effet. Et en envoyer moins, mieux organisés, avec un effet recherché plus clair et plus précis. »
Plus de 75 % de pertes, et la cadence augmente
Le cœur de la question est donc économique. Le CSIS a documenté cette logique dans son analyse de la campagne russe de Shahed : un drone estimé entre 20 000 et 50 000 dollars, face à des missiles intercepteurs qui coûtent plusieurs centaines de milliers de dollars pièce. Entre début 2024 et mars 2025, les lancements sont passés d’environ 200 à plus de 1 000 par semaine. Moscou accepte d’y perdre plus de 75 % de ses vecteurs.
Faut-il en conclure que la saturation avantage toujours l’attaquant ? Boris Laurent répond par la négative. « Elle profite à celui qui aura atteint le ratio le plus intéressant. Si l’attaquant dépense beaucoup trop par rapport au défenseur, il finira par avoir un problème industriel, économique, de chaîne d’approvisionnement. » Le champ de bataille ne montre qu’une partie de l’équation. « L’opérationnel, c’est la pointe de la flèche. » Derrière, les volumes se comptent en argent, en hommes mobilisés et en fatigue cognitive des combattants. Et la Russie continue de faire monter les enchères : ses nouveaux drones, plus rapides, coûtent plus cher, sans que Moscou renonce à des taux de pertes élevés. Le signe, pour Boris Laurent, que son appareil industriel tient le rythme… pour l’instant.
Christophe Eugène replace ce calcul dans la grille classique de la planification militaire, qui croise diplomatie, information, armées et économie. Aucun seuil magique n’en sort. « Il n’y a pas de réponse idéale qui dirait : au-dessus de cent, on est en position de force. L’équation n’est jamais aussi simple. » La variable humaine fausse en effet tout raisonnement purement comptable. Moscou mène une guerre d’attrition, que la doctrine russe qualifie de « non linéaire », dont le but est d’épuiser l’Ukraine et, par ricochet, ses soutiens européens. La saturation devient alors cognitive, informationnelle et cyber autant qu’aérienne. « Ils envoient les soldats au front comme on jette des bûches au feu, résume Boris Laurent. Ils n’ont pas le même regard que nous sur les pertes humaines. »
Le bon effet au bon prix
Les intercepteurs ukrainiens à quelques milliers de dollars sont-ils un modèle à copier ? En partie seulement. La leçon que Boris Laurent en retient consiste à engager chaque menace avec l’effet le moins coûteux capable de la neutraliser : guerre électronique, brouillage, canon, drone intercepteur, et missile quand rien d’autre ne suffit. « Il faut conserver des systèmes très performants pour les menaces qui le justifient, mais leur éviter de traiter toutes les menaces. »
Le modèle a ses limites, car l’adversaire apprend vite. Fin septembre, Volodymyr Zelensky indiquait que la défense ukrainienne n’interceptait plus que 57 % des Shahed à réaction, contre 70 % pour l’ensemble des drones. Une parade à bas coût peut perdre son efficacité en quelques mois.
Le défenseur a donc besoin d’une palette d’effets, et surtout d’un système capable de choisir le bon. C’est la logique de BOREADES, le système de lutte anti-drones développé par CS GROUP, filiale de Sopra Steria, depuis 2015. Son architecture ouverte et modulaire fusionne radars, capteurs radiofréquence et optroniques, construit une situation tactique cohérente pour l’opérateur, qui dispose ainsi du juste niveau d’information pour affecter à chaque piste un effecteur adapté, du brouillage à la neutralisation physique. Par ailleurs, son interopérabilité (via la liaison 16 par exemple) permet un partage de la situation et des ordres avec d’autres unités et commandements de défense aérienne, pour une meilleure allocation des moyens face à la saturation, et l’évitement des tirs fratricides. Fin août, lors de l’exercice OTAN de lutte anti-drones Baltic Trust 2026 en Lettonie, le système a remporté la première épreuve de performance en tant que C2 de niveau 2 au sein d’une architecture multinationale. « Dans la saturation, la valeur se déplace du missile vers le système qui décide quel missile, ou quel autre effet, doit être utilisé », résume Boris Laurent.
Un code des marchés publics en temps de guerre ?
Côté français, Christophe Eugène identifie une leçon sur laquelle tout le monde s’accorde. « La boucle de décision doit se faire plus rapidement. » Entre la détection et l’intervention, le numérique et l’IA permettent de gagner un temps décisif. Le système de commandement ukrainien Delta l’a montré : en manœuvrant la donnée, les Ukrainiens réagissent presque instantanément aux menaces. Le contre-amiral met toutefois en garde contre la tentation de tout jeter. Le modèle d’armée français reste construit autour de la dissuasion nucléaire, et « la guerre de demain ne sera pas celle d’aujourd’hui ».
Les signes d’inflexion existent mais Christophe Eugène juge pourtant le chemin encore long. « On déclare qu’il faut passer en économie de guerre. Mais un code des marchés publics avec un état de guerre, ce n’est pas compatible. » Les cahiers des charges de la DGA devront s’adapter : « Une exigence de cinquante pages pour un besoin à satisfaire demain, ça n’existe pas. »
Boris Laurent plaide pour deux tempos complémentaires. Les grands programmes (SNLE, sous-marins nucléaires d’attaque, porte-avions) restent indispensables. À côté, l’industrie doit apprendre à fonctionner en cycles courts, ce que beaucoup d’industriels ont compris sans pouvoir encore l’appliquer à grande échelle. Christophe Eugène y voit une prise de risque que l’État doit assumer, et un rôle pour les grands groupes : permettre aux jeunes pousses de s’adosser à eux, « sans les avaler, en leur donnant une raison de vivre », le temps de passer du garage à l’industrialisation. Encore faut-il que les commandes suivent les annonces. « Le déclaratoire qui promet cent milliards alors qu’il n’y a pas d’argent, ça peut contribuer à tuer les petites boîtes. » Faute de contrats, prévient Boris Laurent, ce génie d’exécution « va au plus offrant. Et c’est souvent chez les Américains. »
Tenir dans la durée suppose enfin un changement de mentalité. « On sort de trente ans de paix, d’un monde où le doux commerce cher à Montesquieu devait régler tous les problèmes, observe Boris Laurent. Le réveil est brutal. » Christophe Eugène cite la Finlande et l’Estonie, qui ont compris bien plus tôt que la résilience mobilise l’ensemble de la société et pas seulement les armées.
Être prêt pour la prochaine guerre
Avant d’acheter, les armées doivent d’abord savoir quoi faire de cette masse. « Le premier travail, c’est la doctrine, insiste Boris Laurent. Quel type de drone ? Pour frapper ou pour observer ? Aéroterrestre ou robot chenillé ? » Une capacité militaire se pense selon la grille DORESE (doctrine, organisation, ressources humaines, équipements, soutien, entraînement), et les états-majors eux-mêmes devront se réinventer, en plus petit format et en laissant le moins de signature électromagnétique possible.
Dans ce schéma, la sophistication garde toute sa place, à un autre étage. « La haute technologie ne disparaît pas. Elle change de place », résume Boris Laurent. Satellites, radars et logiciels de commandement orchestrent une masse de systèmes moins chers. CS GROUP a ainsi repris en septembre les technologies et les équipes d’UAVIA, spécialiste de la supervision de flottes de drones et de robots multi-constructeurs, pour les relier aux centres de commandement. Produire dix mille drones ne sert à rien si l’on ne sait pas les coordonner ni exploiter les données qu’ils remontent. « C’est loin d’être simple, conclut Christophe Eugène. Mais ce n’est pas parce que c’est loin d’être simple qu’il ne faut pas le faire. Le chemin est là, et il faut le faire pour être prêt pour la prochaine guerre. »