L'avenir du spatial se joue à plusieurs
Le Sommet international sur l'espace réunit une centaine de délégations au Grand Palais les 9 et 10 septembre 2026 autour de la souveraineté spatiale européenne. Nicolas Frouvelle, en charge du marketing et de la communication espace chez CS Group, la filiale spatiale de Sopra Steria, pose les enjeux actuels du secteur, avec une thèse simple : son autonomie se jouera dans la capacité des acteurs à mutualiser leurs technologies plutôt qu'à les dupliquer chacun de leur côté.
Quand on pense innovation spatiale, on pense en général à une seule direction : celle qui va des satellites jusqu'au plancher des vaches. Les exemples sont légion, du GPS qui équipe tous nos smartphones à l'imagerie satellite qui affine les prévisions de récolte, en passant par la météo qui anticipe les tempêtes. Cette lecture, pourtant très répandue, ne raconte que la moitié de l'histoire. « Le spatial apporte à d'autres domaines, mais ces domaines apportent aussi au spatial », pose Nicolas Frouvelle. La notion de fertilisation croisée figure justement au programme du Sommet, et elle pourrait bien peser sur l'autonomie spatiale européenne, à l'heure où le secteur s'ouvre de plus en plus au privé.
La géopolitique comme carburant
A ce sujet, Nicolas Frouvelle ne parle pas de rupture mais d'accélération. Le spatial s'est imposé comme un outil de résolution de crise, du front russo-ukrainien à l'Iran, et les industriels pèsent désormais autant que les agences gouvernementales dans les grandes décisions technologiques, une bascule anticipée en révisant en permanence la sécurisation des logiciels et des échanges de données de CS Group.
Le climat budgétaire, lui, s'est refroidi. Après des années portées par un narratif New Space calqué sur le capital-risque américain, plusieurs jeunes pousses européennes ont mis la clé sous la porte, faute d'avoir pu reproduire avec des budgets bien plus modestes un modèle pensé pour les États-Unis. « Nous n’avons pas pris de risques, mais on voit qu'il y avait des pistes qui semblaient intéressantes sur certaines start-up », observe Nicolas Frouvelle. Une différence qui tient aussi à la culture : aux États-Unis, la confiance va davantage au privé ; en Europe, c'est plutôt l'inverse.
Le même algorithme, deux vies
Cette relative prudence irrigue le développement au quotidien, et c’est ici qu’intervient la notion de fertilisation croisée. « On a développé de l'intelligence artificielle pour l'observation de la Terre, pour gérer les données de surveillance des sols. Et certains de ces algorithmes ont été réutilisés pour faire de la surveillance de l'espace », illustre Nicolas Frouvelle. Même logique côté infrastructure : des solutions de cloud distribué et de traitement en périphérie, conçues à l'origine pour les télécoms, pilotent aujourd'hui des constellations de satellites d'observation.
Le calcul est aussi économique. Dans un secteur aux budgets fragmentés entre pays et agences, réutiliser des briques déjà éprouvées limite le risque et réduit les délais, un avantage face à des concurrents américains, et bientôt chinois, aux effets d'échelle bien supérieurs. Le principe déborde largement le logiciel : Sopra Steria intervient au Sommet aux côtés d'Air Liquide, qui a fait le chemin inverse côté matériel. Fournisseur historique de gaz industriels, le groupe est devenu l'un des acteurs majeurs des lanceurs européens, en assurant la fourniture des propergols d'Ariane et de Vega comme la distribution des fluides au centre spatial guyanais. « C'est un excellent exemple de cette fertilisation », relève Nicolas Frouvelle, qui y voit un parallèle avec ce que Sopra Steria a fait côté cyber et intégration logicielle.
La bataille discrète du segment sol
C'est là, précisément, que se joue une partie de la transformation du secteur. L'intelligence artificielle embarquée change la donne. « Avant, on faisait quasiment tout au sol. Maintenant, on est capable de faire beaucoup plus de choses en autonomie, à bord du satellite », explique Nicolas Frouvelle. C'est ce qui a conduit CS Group à s'associer à AIKO, spécialiste italien de l'IA embarquée, pour créer, selon lui, « une vraie continuité numérique entre le sol et le bord, entre les centres de contrôle, les stations et le satellite ».
Longtemps secondaire, ce savoir-faire fait désormais partie des questions qu'on pose en premier : « Quand on discute avec l'armée ou avec des industriels, ils nous demandent si on s'y connaît en IA, en edge, en cloud sécurisé », observe Nicolas Frouvelle, qui propose ce type d'architectures ouvertes depuis sept ou huit ans. Cette continuité numérique renforce aussi, à l'échelle européenne, la chaîne de valeur du secteur : un algorithme intégré dans un système sol français peut être déployé sur un satellite allemand et exploité dans un service européen. Une logique proche de celle d'IRIS², la constellation sécurisée européenne portée par un consortium d'industriels, plus forts ensemble que dispersés face à la concurrence internationale.
Ouvrir sans perdre le contrôle
Mais fédérer suppose de partager des données venues de sources multiples, ce qui pose une question de confiance. La réponse de CS Group tient en un mot : traçabilité. « Il faut être capable de dire : ce résultat, je l'ai obtenu grâce à telle donnée et telle donnée », détaille Nicolas Frouvelle, « cela permet d’écarter une source compromise et de reconstruire un catalogue propre sans elle ». Le principe rappelle le vieux GPS américain, doublé d'un signal militaire plus précis que le signal civil : selon l'usage, CS Group peut moduler la précision et la sécurité des données, jusqu'à couper l'accès à une source si nécessaire. Il en cite un exemple concret :
Le positionnement des satellites, longtemps dépendant du GPS américain, peut désormais s'appuyer sur les données du système européen Galileo. Cette faculté à exploiter et à substituer différentes sources de données spatiales constitue l'un des atouts majeurs de l'architecture ouverte de CS Group, conçue pour être déployée dans un large éventail d'applications spatiales.
C'est cette approche ouverte, évolutive et résiliente qui a conduit le CNES à retenir CS Group pour le programme STREAMS, destiné à renforcer les capacités françaises de surveillance de l'espace et de prévention des collisions satellitaires. Un des objectifs est de permettre aux différents partenaires de se connecter et de partager leurs capacités au sein d'un environnement commun, sans avoir à reconstruire les briques existantes, accélérant ainsi l'innovation et la montée en puissance de l'écosystème spatial français.
Ce qu'un sommet peut changer
Le diagnostic de Nicolas Frouvelle sur l'état du secteur est sans détour : au niveau français comme européen, le spatial reste fragmenté, chacun travaille de son côté, au détriment d'une compétitivité internationale pourtant à portée de main. C'est précisément ce qu'il attend d'un rendez-vous comme le Sommet : moins un symbole qu'un déclencheur. « Il faut mettre en place une fédération des acteurs qui travaillent ensemble, qui proposent des solutions pérennes, évolutives, ouvertes et compétitives sur un marché mondial », plaide-t-il, avant de préciser que l'avenir du secteur ne se jouera pas en solo.